Travail & risques psychosociaux - I. Yves Clot (2010) - maj 23/03

Publié le par Mae Bat

"Je me porte bien dans la mesure où je me sens capable de porter la responsabilité de mes actes, de porter des choses à l'existence et de créer entre les choses des rapports qui ne leur viendraient pas sans moi." G. Ganguilhem 
 

TRAVAIL - PRATIQUE.

 

 

TRAVAIL & RISQUES PSYCHOSOCIAUX - 1 - 

 

Je crois que nous aurions été davantage désarmé par "l'épidémie de suicides" si dans les mois, sinon les années qui précédèrent les syndicalistes n'avaient été alertés sur les affaires de harcèlement moral.

Pour la psychologie la question du pouvoir, et donc aussi du pouvoir dans l'entreprise, du pouvoir sur des hommes et des femmes est un sujet de choix que les nouvelles méthodes de management - sans même évoquer l'effet des nouvelles technologies de communication - en déplacant l'objet de ses préoccupations du travail vers le travailleur devenu "autonome" et "responsable" a rendu encore plus pernicieux. Sur cette question nous reviendrons ultérieurement.

L'essentiel des réponses apportées dans un premier temps à ces formes de violence, dans l'urgence donc, formulées par Hirigoyen ou Leymann(a), appartenaient à ce que Clot definira comme des réponses "hygiénistes", comment s'améliorer pour être en capacité de faire face à ces agressions. La question de la réalité du travail et de son organisation demeurait au second plan, l'agresseur était considéré comme "pervers" sans plus de considération.

Voilà qui explique l'intérêt suscité chez moi par la lecture du livre de Yves Clot, permettre de rétablir le lien entre ces violences et la réalité du travail, permettre aux salariés de se ressaisir du "traitement" de ces affaires en éclairant la nouvelle réalité de l'exploitation capitaliste. 


 

(a) Marie-France Hirigoyen "Le harcèlement moral" Syros 1998, - Heinz Leymann "Mobbing, la persécution au travail" Seuil 1996

 

LE TRAVAIL A COEUR

 

"Entre janvier 2008 et juin 2009, il n'y a eu que 72 demandes de reconnaissances de suicide lié au travail."Cadremploi.fr 10.11.09

   

Je crois ce genre de déclaration, parfaitement cynique, permet d'éclairer d'un trait le climat social en entreprise. Depuis 2007 un certain nombre d'alertes(a) étaient adressées aux dirigeants d'entreprises et politiques concernant la croissance des TMS aussi bien que des cancers et des suicides(b). Des alertes qui précédaient la vague médiatisée de suicides à Orange-France Telecom, Renault, PSA, entre 2009 et 2010. 

Dans les deux articles référencés ici, Gérard Filoche relevait l'inadéquation, sur le versant prévention, de la législation sur les CHSCT qui ne concernent en pratique qu'un nombre marginal d'entreprises et le manque de moyens pour conduire leur action, et Annie Thebaud-Mony mettait en avant, aussi, le rôle délétère de la précarité (interim, etc..) dans la prévention des pathologies induites par le travail (nucléaire, ..).

 

Face à "l'épidémie de suicides", la "mode" pour reprendre l'expression d'un dirigeant du groupe Orange-France Télécom, l'intérêt essentiel de l'ouvrage de Yves Clot est de refuser l'hypothèse hygiéniste qui assimile le risque psychosocial à un risque toxique, "l'exposition des salariés à un "risque" indéfini ..", pour s'intéresser "à une autre exposition : celle de la qualité du travail à un conflit de critères dans le travail lui-même". Ainsi cette enquête (SIP2007) concernant les "conflits éthiques"(c) qui relève que 33,5% des actifs occupés estiment qu'ils doivent 'toujours", "souvent" ou "parfois" faire des choses qu'ils désapprouvent sans relever davantage ici les effets sur les salariés du sanitaire et social. Ainsi, à l'opposé, Clot nous décrit un univers de "despotisme compassionnel", de "démocratie sanitaire" (OMS) visant à renforcer une "santé mentale positive", qui feraient penser que l'univers orwellien est à porté de main.

Yves Clot en vient donc à exposer ses divergences avec Christophe Dejours, exposé d'un grand intérêt pour nous car il porte en arrière plan la question de l'autonomie des acteurs, pas seulement dans les moyens mis en oeuvre pour lutter contre les "psychopathologies" liées au travail, et fera l'objet d'un billet distinct.    

 

La particularité des pathologies récentes liées au travail et groupées sous l'intitulé de "risques psycho-sociaux" serait de mettre en cause l'organisation du travail et les objectifs qui lui sont liés.

Arrêtons nous un instant sur l'exemple du guichetier de la Poste, ce ne sont pas seulement les savoir-faires antérieurs qui sont remis en cause par la nouvelle organisation du travail, le prescrit, mais également les valeurs qui étaient partagées, parfois de manière conflictuelle, par le salarié et son institution. Pas seulement la "qualité" du produit comme valeur intrinsèque que l'on peut toujours contester et d'abord dans la file d'attente, mais plutôt une certaine conception de la qualité du service rendu au sens aussi de valeur partagée par l'usager.

Plus avant c'est l'identité professionnelle qui est contestée, que l'on soit enseignant, guichetier de la Poste ou ancien de France Telecom et de la violence de cette contestation surgissent des pathologies. L'exemple cité de cession restructuration d'une usine LU permet alors de comprendre que cela déborde la seule question du "service public" pour atteindre notre consommation la plus banale, en apparence.

Sous couvert de rationalité économique, c'est aussi le tissu qui tient l'activité de travail qui est mis à mal, les collectifs de travail qui au quotidien doivent élaborer les règles de métier sont pris en défaut, par les mutations, les réorganisations permanentes mais surtout de devoir transgresser le prescrit du travail pour assurer la qualité suscitant des conflits, des prises de risques y compris pour la sécurité des travailleurs.

 

Enfin, à la lecture de ce genre d'ouvrage d'actualité on reste d'abord stupéfait par le nombre des interventions d'Etat, des commissions sans oublier non plus les missions d'experts qui doivent suppléer à l'absence de dialogue social dans les entreprises. Il y a sans doute là aussi une tradition nationale, laisser se cristalliser les conflits sur l'Etat plutôt que l'entreprise.Ou une stratégie consciente d'évitement du dialogue social avec les syndicats et autres partenaires (Médecine du travail, ..) de l'entreprise privilégiant l'externalisation, le recours aux experts

Mais plus encore, à travers cette grande machine théâtrale de l'éphémère à quoi on peut résumer "la vie politique", il faut donner l'illusion que quelque chose se fait quand il n'en est rien, alors que rien ne change tant des politiques que de l'organisation du travail au sein des entreprises - pas "moins d'Etat", mais une contrefaçon d'Etat interventionniste.


On ne peut s'empêcher de penser que la mise à mal du travail et donc du service à la SNCF, et ailleurs, alimente la perspective de devoir justifier les privatisations à venir, servir les intérêts de quelques spéculateurs. 

 

(a) Annie Thebaud-Mauny "Le travail, lieu de violence et de mort", Le Monde Diplo - Juillet 2007

(b) Gérard Filoche "Un suicide par jour au travail", Démocratie & Socialisme - 29 Juillet 2007

(c) Yves Clot revient ainsi sur le rôle de la psychologie considérée ici comme "facteur de production" (p141,s). 

 

Voir aussi : "Et voilà le travail" (blog)

 
 clot le travail a coeur

"Suicides en série sur le lieu de travail, "épidémie" de troubles musculo-squelettiques, explosion des pathologies professionnelles ... Une réalité trop longtemps occultée occupe désormais la scène publique française. Devant l'ampleur des "maladies du travail", tout est secoué : entreprises, Etat, institutions, chercheurs et experts. Et face aux dégâts engendrés, se multiplient dans l'urgence les fausses solutions qui risquent de virer au "despotisme compassionnel" sans rien résoudre sur le fond.

.. [Yves Clot] introduit le dossier en rassemblant les différentes pièces du puzzle social : discours officiels, analyses de situations concretes, controverses scientifiques, commentaires et récits. Il montre comment la négation des conflits autour de la qualité du travail au sein de l'entreprise menace le collectif et empoisonne la vie des organisations. Pour Yves Clot, le plaisir du "travail bienfait" est la meilleur prévention contre le "stress" : il n'y a pas de "bien-être" sans "bien faire".

En se mobilisant autour d'une idée neuve du métier, avec tous les autres acteurs concernés - dirigeants d'entreprise, syndicalistes et spécialistes -, ceux qui, au trvail, sont en première ligne peuvent eux-mêmes "retourner" la situation. Pour en finir, enfin, avec les "risques psychosociaux"." L'Editeur 

 

Publié dans Travail - Pratique

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