Edouard Dolléans, préface à Jean Maitron "Le syndicalisme révolutionnaire, Paul Delesalle".

Publié le par Mae Bat

xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx Syndicalisme, éducation populaire, aliénation ; culture et loisir.
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C'est un fort modeste ouvrage(a) que les Editions Ouvrières publiaient là, mais que de belles personnalités réunies autour du souvenir de Paul Delesalle, souvenir évoqué avec délicatesse par Edouard Dolleans- cet historien, ancien membre du cabinet de Léo Lagrange en 1936 et co-fondateur de l'Institut d'histoire sociale.

Jean Maitron évoquait dans ce livre, plus qu'une biographie, l'apre combat des syndicalistes au tournant de deux siècles dont l'un s'achevait sur le massacre de la Commune de Paris et la naissance des premières organisations de résistance ouvrière, les syndicats.

Évidemment, Dolléans, en héritier de l'éducation populaire, ne pouvait qu'insister sur le rôle de la culture et cette génération d'ouvriers autodidactes, peu soucieux d'abandonner de leurs responsabilités militantes à des experts ou quelques cabinets conseils, se prêtait à merveille à la démonstration.

Une génération militante soucieuse encore de gagner de l'indépendance vis à vis de leurs employeurs par l'excellence dans le métier - car il n'était évidement pas question de sacrifier l'indépendance syndicale à des prébendes ou subventions et moins encore à une carrière de fonctionnaire syndical - avec les compromissions que l'on imagine.

Dolléans opposait à cela les ravages que déjà il constatait - dans les années 50 ! - de la marchandisation des loisirs et de l'aliénation - la télévision n'était guère développée mais déjà la radio et le cinéma faisaient leur oeuvre en fournissant des "distractions et divertissements" de masse.

Mais voilà qui devrait déjà heurter les "esprits forts" de notre temps, Dolléans, membre successivement de deux ministères du Front Populaire(b) dont celui du travail, revendiquant une identité française, aussi, nourrie de l'humanisme chrétien aussi bien que laïque : "Taine avait coutume de parler de la grande paire d'ailes indispensables à l'âme humaine et il disait : "Sitôt que les ailes défaillent ou qu'elles se cassent, on a vu l'homme se refaire païen, du même coup il se retrouvait voluptueux et dur, il abusait des autres et de lui-même, l'égoïsme brutal ou calculateur avait pris l'ascendant, la société devenait un coupe-gorge ou un mauvais lieu". Ces deux grandes ailes protectrices sont l'humanisme chrétien et l'humanisme laïque."    

(a) Jean Maitron "Le syndicalisme révolutionnaire - Paul Delesalle" Les Editions Ouvrières - Masses et Militants 1952

(b) Nous reviendrons sur le Front populaire de 1936 avec une présentation de l'ouvrage de Daniel Guerin, "Front populaire, révolution manquée".

 

Nb . En projet un article sur les Universités populaires.  

 

Présences

 

Ce petit livre dépasse de beaucoup son titre et l'époque à laquelle il est consacré. C'est pour cette raison que, sans vouloir blesser la modestie de son auteur, l'équité nous oblige à dire qu'il est un grand livre par sa portée.

Tout d'abord, il nous découvre une étape importante de la geste ouvrière. En nous faisant comprendre ce qu'on peut appeler les temps héroïques du syndicalisme, il met l'accent sur une des vertus capitales du peuple français.

Autour de la figure de Paul Delesalle, Jean Maitron a su cerner les traits essentiels qui composent le visage du militant. Dans les périodes troubles et troublantes que nous traversons en France, lorsqu'un peuple, comme le nôtre, est assailli de multiples dangers, il en est un, peut-être le plus redoutable, une désespérance qui atteindrait la France dans la confiance que les meilleurs de ses fils ont dans son destin.

Cet essai sur le syndicalisme révolutionnaire et sur Paul Delesalle, par un instinct sûr, Jean Maîtron en avait orienté la rédaction vers la double psychologie d'un mouvement et d'une personne, qui font valoir ce qu'il y a, sans aucun doute de plus précieux dans les qualités de notre pays : la générosité, entendue au sens que lui donnait Descartes. Là se situe le secret de la noblesse et de son courage. Dans le Traité des Passions, Descartes n'écrivait il pas ceci :" Je ne remarque en nous qu'une seule chose qui nous puisse donner juste raison de nous estimer, à savoir l'usage du libre arbitre et l'empire que nous avons sur nos volontés .." [...]

Le militant est comme le héros : il croit et il ose. Jean Maitron sait que la générosité implique la volonté personnelle, un effort sur soi et le courage. Ils conduisent à l'émulation et à un rayonnement par l'exemple. Aussi, si l'on s'inspire du livre de Jean Maitron, doit on croire que cette générosité, moteur de la vie sociale, dépend de chacun d'entre nous. Par les vivants portraits qu'il trace d'un Fernand Pelloutier, d'un Victor Griffuelhes et d'un Elie Pouget, il fait une évocation saisissante de ceux qu'on a appelés depuis lors les militants responsables qui ne donnent de conseils aux autres qu'en payant d'abord de soi. Par là les militants exercent une contagion rayonnante.

[...]

Et songez que de tels hommes avaient été formés - pour ceux qui toutefois avaient eu un apprentissage - dans une société où les jeunes apprentis prolongeaient leur travail pendant onze et douze heures. Pourtant l'énergie spirituelle de ces ouvriers fut telle qu'ils surent se donner la culture de soi, qui a formé des caractères et des personnalités. Aussi est-ce autour de ces hommes là que Jean Maitron a pu retracer quelques-unes des belles pages de l'histoire de la France ouvrière, et, ne craignons pas de le dire, de la France tout court. 

 

En 1936, un homme, au sens plein du mot, avait eu le dessein d'organiser une culture populaire. Dans sa pensée, il voulait que pût s'épanouir et se généraliser, en s'adressant au peuple tout entier, l'effort éducatif qui a marqué les générations républicaines [...] Léo Lagrange avait vu dans les loisirs non pas simplement une détente nécessaire à des individus soumis à une tâche souvent épuisante. Il avait découvert le moyen d'assurer une des méthodes de la culture populaire. Les loisirs lui paraissaient pouvoir être éducatifs et propres au développement de la curiosité et de la réflexion.

Léo Lagrange n'imaginait pas que la mécanisation des loisirs pût accentuer les tendances actuelles et l'inclination à ne pas penser afin d'échapper aux inquiétudes de demain en se réfugiant dans ce monde artificiel que modèlent l'alliance et la combinaison de la radio et du cinéma. Nombre de travailleurs y trouvent un refuge, et les familles bourgeoises qui se croient supérieures à eux en culture, ont découvert un moyen de se libérer, auprès de leurs enfants, de leurs devoirs éducatifs sans se douter qu'un emploi si facile de leurs loisirs les amenait, non pas à une formation, mais à une déformation de l'esprit et une incitation trop aisée à ne pas penser.

[...] On voit Jean-Paul Sartre abandonner les solides et passionnantes constructions de son théatre pour édifier en cinq cent pages une apologie de "Saint Genet, comédien et martyr", dont l'oeuvre est destinée, parait-il à faire suite aux oeuvres de Voltaire et de Pascal. Mais ce sont là jeux d'écrivains qui se limitent à de certaines chapelles.

Au contraire, les engouements populaires sont plus dangereux par le nombre des gens qu'ils touchent et spécialement parce qu'ils atteignent d'abord les jeunes. Ils empêchent la formation et l'épanouissement de cette élite de travailleurs plus nécessaire que jamais à une époque qu'on nomme l'ère des masses.

Sans doute, les vedettes du cinéma, quelque maquillés que soient leur visage, ne déchaînent pas les admirations que provoquent les exploits d'un Fausto Coppi. Les héros du Tour de France impressionnent par le déchainement et l'écho de leur popularité. On s'étonne de voir tout un cercle d'excellents et probes professionnels, qui forment une élite ouvrière, organiser à cette occasion des paris mutuels.

Plus que toute autre source de dynamisme, les sociétés modernes ont besoin d'hommes dont l'existence soit exemplaire et imitable et ressentie comme des présences vivantes.

[...]

 

Je comprends si bien qu'il est des heures où l'on désespère, prêt à jeter le manche après la cognée. Et justement, ces jours là s'offre à vos yeux la surprise d'un acte qui, bien souvent, n'est qu'un des gestes quotidiens d'une personne quelconque et n'est pour nous qu'un épi glané par hasard. Ou bien encore, vous tombe sous la main un livre vous présentant une vision de ce qui pourrait être une cité d'amitié fraternelle. [...] Edouard Dolléans.    

   

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