ESPAGNE 1936 - A-t-on renoncé à la Révolution ? José Peirats (Noir et Rouge 1967)

Publié le par Mae Bat

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Des amis nous invitaient tout récement à célébrer le 75° anniversaire de la Révolution espagnole. Outre les délais nécessaires à toute initiative, le sujet nous divise encore et d'abord pour savoir quelle part occupait la Révolution dans la guerre civile, car pour certains d'entre nous il semblait déjà qu'il fallait distinguer la Révolution de la Guerre civile espagnole et démontrer, peut être avec succès, comment la révolution s'effondre dans la guerre civile - question dont on verra  qu'elle divisait aussi les anarchistes quand au rôle de la CNT FAI et de quelques uns de ses leaders.  

75° Anniversaire de la Révolution Espagnole.

Pour autant, commémorer cet anniversaire n'est pas chose si simple pour nous Français car il renvoit au refus de notre pays de s'engager dans ce premier épisode de la seconde guerre mondiale, la guerre civile à proprement parlérefus d'engagement qui fut sans doute une des raisons de cette impréparation militaire qui annoncait l'occupation allemande. Un double questionnement sur le pacifisme ou l'internationalisme qui peut se nourrir encore des conditions de l'accueil des réfugiés espagnols après la défaite du "camps républicain" et du rôle de ceux qui enrôlés dans l'armée française de De Gaulle participeront à la libération de Paris et de la France (2°DB).

 

Mais ce ne sont là encore que des aspects "institutionnels", concernant les relations d'Etats, la politique du gouvernement de "Front Populaire" en France. L'essentiel est dans le camps espagnol des choix de stratégies qui dans l'immigration continueront d'opposer entre eux, et parfois violement, nos amis libertaires espagnols, jusqu'à leur dernier souffle. C'est par respect de leur mémoire que nous nous refuserons ici à donner de ces évènements tragiques une représentation "naive". 

 

Car au delà de la guerre civile espagnole la question reste de la révolution et de la contre-révolution en Espagne à l'intérieur même de ce que l'on a désigné comme étant le camp républicain(a). Et c'est ce dernier aspect que nous souhaitons illustrer par la publication d'extraits d'un article publié par la revue anarchiste "Noir et Rouge"(b) en 1967.

José Peirats comme Frédérica Montseny et d'autres répondaient à une enquête menée par "Présencia, tribuna libertaria" (1966) que l'on peut résumer dans cette question, "Le mouvement libertaire espagnol en 1936-1939, a-t-il renoncé à mener à bien la révolution ?" 

 

La question pourrait paraître académique si à chaque pas nous ne nous trouvions confronté, même sous des dehors en apparence dénués d'enjeux d'importance, aux mêmes problématiques de devoir subordonner les buts de la révolution sociale à la préservation, ou à l'édification, de la démocratie bourgeoise. Il en est ainsi pour l'essentiel des manifestations "anti fascistes" ou "anti racistes" avec lesquelles nous garderons une distance mais plus encore de la subordination aux politiques de "front populaire". 

(a) Il conviendrait, par exemple, d'analyser les faits en s'appuyant sur le procès du POUM  mené par le gouvernement républicain et les représentants du Komintern. 

(b) "Noir et Rouge" anthologie 1956-1970 - Ed Spartacus Décembre 1982.

(b) "Autogestion, Etat, Révolution" Groupe Noir et Rouge - Editions du Cercle et Tête de Feuilles 1972.

 


 

 

 A-T-ON RENONCE A LA REVOLUTION ? 

José Peirats 1966

   
 

I

"Il faut en premier lieu faire la présentation des tendances révolutionnaires qui, avant le 19 Juillet 1936, se manifestaient dans le mouvement libertaire espagnol. Par ordre d'influences, il y avait d'abord la tendance du groupe que représentait Garcia Oliver, Ascaso et Durruti. Malgré que ces agitateurs aient évité toute dépendance organique, la Fédération anarchiste ibérique (FAI) faisait sienne cette tendance. Il s'agissait d'une conception romantique classique, d'origine bakouninienne. Elle se basait sur le coup de main audacieux et considérait assuré l'appui du peuple. [...]

L'ascendant de ce courant était dû à sa rivalité victorieuse sur l'hérésie "trentiste". Accusés non sans fondement de s'adapter à la démocratie républicaine .. Voyons comment les trentistes présentaient leurs rivaux : "Cette conception de la révolution, fille de la plus pure démagogie, patronnée durant des dizaines d'années par tous les partis politiques qui ont essayé et ont réussi souvent à prendre le pouvoir, a, même si cela semble paradoxale, des défenseurs dans nos milieux. (...) Sans s'en rendre compte, ils tombent dans tous les vices de la démagogie politique, des vices qui nous amèneraient à donner la révolution, si elle se faisait dans ces conditions et si elle triomphait, au premier parti politique venu, ou à gouverner nous-mêmes, à prendre le pouvoir comme si nous étions un parti politique quelconque." [...]

Au début de 1934, quand le processus réactionnaire de la politique républicaine poussait à une attitude révolutionnaire généralisée [...] la tendance allianciste apparut, exposée magistralement par le militant Orobon Fernandez. Cette nouvelle tendance venait s'opposer à l'exclusivisme révolutionnaire qui dominait. "A l'heure de la lutte -disait Orobon- les "démocrates" oublient leur filiation politique et s'engagent conformément à leur filiation de classe. Que cet exemple serve aux camarades qui, pour des purismes insignifiants, se barricadent dans la théorie de "nous seuls". Pour vaincre l'ennemi qui se multiple, il faut immanquablement le bloc granitique des forces ouvrières. La fraction qui tourne le dos à cette nécessité se retrouvera seule et portera une lourde responsabilité vis-à-vis d'elle-même et de l'histoire." 

D'autres militants et moi évoluions autour d'une quatrième position [...] Nous nous méfions des alliances avec les politiciens opportunistes et de circonstances et de leurs fiefs syndicaux. Mais nous concevions la révolution comme un phénomène conditionné par la participation du peuple [...] Canaliser une révolution ne voulait pas dire imposer notre droit de propriété sur elle. Et elle ne pouvait être le fruit de minorités audacieuses, fixant de sang froid une date.           

 

III 

Il est indubitable qu'il y eut un renoncement révolutionnaire dès que le soulèvement militaire fut liquidé à Barcelone et en Catalogne. Et, cependant, la révolution ne pouvait se présenter sous de meilleurs auspices. La psychologie populaire avait joué, encore que sans nul doute la partie la plus dure de l'entreprise fut assumée par les minorités énergiques. Surtout les hommes aguerris de la CNT-FAI. Mais le peuple, qui comprenait la gravité des intérêts mis en jeu, les appuya massivement, évitant tout retournement de la situation.

Le renoncement se fit précisément au moment où un groupe de notables de la CNT-FAI alla à la Généralité écouter les flatteries que prit soin de leur prodiguer le président Companys. Pour l'historien, il reste que ce groupe de notables, au cours d'un bref intervalle, entra comme vainqueur et ressortit comme vaincu.

Garcia Olivier, un des acteurs de l'entrevue, la commentant, écrivait un an plus tard : "La CNT et la FAI se décidèrent pour la collaboration et la démocratie, renonçant au totalitarisme révolutionnaire qui aurait conduit à l'étranglement de la révolution par la dictature confédérale et anarchiste."

Or ces hommes avaient toujours défini leur révolution comme un acte d'exclusivisme et d'hégémonie, c'est à dire totalitaire. Il va de soi donc qu'ils venaient de renoncer purement et simplement à leur révolution. A cause des conséquences de leur action collaborationniste gouvernementale, ilsne tarderaient pas également à renoncer à la révolution de ceux qui ne voulaient pas d'exclusivismes révolutionnaires et d'hégémonies. Non seulement ils y renoncèrent, mais ils obligèrent à coups de décrets et de claudication à notre renonciation à tous. [...]

 

 

V

[...] La CNT faut appelée au gouvernement pour servir de garant. Dès qu'elle s'incorpora, elle dut accepter la fuite impopulaire du gouvernement à Valence. On avait besoin de la CNT pour relever l'Etat, le renforcer et le jeter contre la révolution : c'est à dire contre la CNT elle-même. On recréa d'abord les corps de répression. Puis ce fut la militarisation des milices et leur remise aux mains des ministres de l'Intérieur et de la Guerre. Pour faire ces choses, on ne fit pratiquement pas la guerre. Et lorsque cela fut fini, il ne restait plus de temps pour la faire. [...]

En mai 1937 la population anarchiste de Barcelone, encore sous le coup des idées révolutionnaires, dit "Assez !" quand elle vit clairement qu'on voulait la désarmer. Il ne manquait que cela !

Les ministres et mini-ministres de la CNT se transformèrent en équipe de pompiers. Une fois le feu éteint, les pompiers furent congédiés comme une sale bonniche. L'escalade communiste avait atteint le sommet de l'Himalaya. On vécut dès lors dans un climat de dictature policière et militaire. Cette escalade ne rencontra qu'un seul adversaire efficace : le tour désastreux de la guerre.

Ce mal chronique faisait contre-poids, ô paradoxe ! lorsque le climat devenait insupportable. Quand le front d'Aragon céda en mars 1938 et qu'une série permanente de bombardements terrorisait la population barcelonaise, la CNT fut de nouveau invitée à participer au gouvernement pour le renforcer moralement. [...] 

 

VI

[...] il n'y eut pas de transaction ni de sacrifice idéologique pour l'unitéanti-fasciste. Ces hommes étaient esclaves d'une idée révolutionnaire fixe. Et lorsqu'ils eurent raté l'occasion, ils manquèrent d'imagination pour faire avec réussite autre chose. Dans ces conditions, sans une éthique véritablement anarchiste, ils firent ce qu'en semblables circonstances on fait banalement : opter pour le moindre effort. [...]

Le dilemne que l'on présentait : dictature ou collaboration gouvernementale, est faux. Du point de vue anarchiste, la collaboration gouvernementale et la dictature sont une même chose. Et deux choses semblables ne peuvent constituer un dilemne. La dictature est contre-révolutionnaire, l'Etat est contre-révolutionnaire. Or, si les anarchistes figurent au gouvernement, le pouvoir contre-révolutionnaire se renforce en même temps que l'opposition révolutionnaire s'affaiblit. [...]

Aurait-on perdu la guerre plus tôt ? D'abord il faudrait démontrer que l'Etat a fait quelque chose pour la gagner, lorsqu'il vit la possibilité de pouvoir en finir avec la révolution. [...] Remplaçons donc la question "Que pouvait-on faire ?" par celle-là "Que fallait-il ne pas faire ?", et nous aurons le moitié de la question de résolue.

D'autre part il faut se mettre dans la tête qu'une révolution, comme une autre action politico-sociale quelconque, vaut avant tout par les moyens et non les fins. On perd une révolution ou on la gagne non à cause du résultat final ou épisodique, mais à cause de la marque indélébile et positive que nous savons mettre en elle. Les révolutions dans leur aspect épisodique sont sujettes aux lois de décadence, peut être plus rapidement que les autres choses. Seules leur survivent les réalisations constructives et éthiques exemplaires et les aberrations. [...]

Mais allons à l'important. Avec ses 200.000 hommes armés et près d'un millions d'affiliés dans les centre de production, les anarchistes représentaient un pouvoir économique formidable et une force de dissuasion non moins respectable. S'employer à conserver cette force, l'articuler, la renforcer, face à la guerre, face à l'Etat agressif et face à la révolution, nous aurait rendus imbattables et notre service à l'antifascisme aurait été en même temps plus efficace. [...]

Il restera l'oeuvre socialisatrice des syndicats de la CNT, ses réalisations culturelles et artistiques sans pause, le rêve bucolique des collectivités de la campagne, expression de ce qu'il y a de meilleur dans l'homme : la solidarité et l'appui mutuel dans la simplicité. Toutes les oeuvres positives réalisées resurgiront avec émotion, enthousiasme et imagination. Les absurdités et les vilénies bâties sur du sable ou de la boue s'écraseront.

José PEIRATS 

 

 

 

Lire également  Un entretien avec José Peirats, Juin 1976, Contretemps n°25 

              
 

Camp de Mauthausen ou furent déportés les opposants politiques, communistes, socialistes et anarchistes allemands, les républicains espagnols, mais aussi les Rroms et les Témoins de Jéhovah .. 

 

Notes : 1. Les coupures opérées par "Autogestions" sont signalées par des crochets [...], les coupures entre-parenthèses (...) figurent dans l'édition en notre possession.

Commentaires : 1. Pour les vieux : l'anthologie de N & R offre la reprise d'un article sur le "cohnbendisme" et le congrès de Carrare, IFA 1968. 2. Pour nos vieux : En préparation, un billet de présentation d'articles de la revue "Bilan" (Gauche communiste "italienne") consacrés à l'Espagne.

Publié dans Révolutions

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