Syndicalisme et mouvement social en Tunisie (Printemps Arabe)

Publié le par Mae Bat

TENDANCE.

Comme dans les contes pour enfants, ici tout commence par des émeutes. Un suicide par le feu, alors que les "spécialistes du monde arabe" pérorent encore sur les bienfaits du régime Ben Ali(a) et que les sentiments d'appartenance à une même classe d'intérêt jouent bien davantage que la rhétorique démocratique dans les déplacements en Tunisie - car après tout ces trente dernières années d'autres émeutes ont été étouffées à Gafsa, oubliées, une simple affaire de police.

Dans un deuxième temps "la révolution démocratique" va tenter d'étouffer la révolution sociale, des émeutes pour le travail et la dignité embarrassent trop de monde, en Tunisie et en Europe encore, car des suicides il y en a eut bien davantage à Renault, Orange France Télécom, .. Le traitement de l'information sur le mouvement social égyptien, les grèves, est exemplaire, la focalisation sur la place Tahrir permet d'éviter toute analyse, le pouvoir reste à l'armée érigée en rempart de la démocratie.

Plus que jamais le bon mot d'un écrivain italien à propos du risogimento reste d'actualité, "Il faut que tout change pour que rien ne change". Pour autant la critique ne doit pas être focalisée sur les médias et internet, mais sur les faiblesses de mouvements sociaux contraints par des régimes autoritaires. C'est en cela que l'article publié par "En route !" nous semble apporter quelques espoirs.

Méditation sur "le syndicalisme vertical" que l'on rencontre dans les dictatures aujourd'hui encore (Corée, Chine, Cuba, Algérie, ..) et de l'usage qui peut en être fait.  

(a) Les mêmes viendront quelques semaines plus tard dans des débats télévisés étreindre le "Printemps arabe" quand il ne sera plus question d'apporter le savoir faire policier français pour sauver ce régime.

 

NE SOIT PAS CONCILIANT ! 

Entretien avec Laouni, un habitant de Redeyef.

 

Redeyef, 30 000 habitants perdus dans le bassin minier de Gafsa. En 2008, cette ville a tenu une grève dure de 6 mois. De janvier à avril les manifestations et les émeutes s’enchainent pour protester contre les conditions frauduleuses de recrutement à l’usine de la Compagnie de Phosphates de Gafsa, seule source de travail dans la région. Ici, il faut payer pour travailler… Dès le début de la protestation, 6000 policiers occupent la ville. L’UGTT nationale se désolidarise, désignant les responsables syndicaux de Redeyef de « fauteurs de troubles » indignes du syndicat. En avril, une première vague de répression tente d’affaiblir le mouvement, en vain. Les femmes manifestent devant la délégation, réclamant la sortie de ceux qui sont en garde à vue. Puis les manifs, les débrayages, les assemblées reprennent. Jusqu’au 6 juin, jour où les BOP finissent par tirer à balles réelles sur la foule. 4 morts. Les flics pourchassent les habitants jusque dans leurs maisons. La communauté de lutte de Redeyef s’enfuit dans la montagne et s’y cache. Elle en redescend dès le lendemain pour reprendre les manifestations. Dès lors, la police installe des barrages sur les principaux axes de la ville pour empêcher toute propagation et tout relais de la situation par des journalistes. Les mois qui suivront, elle procèdera à l’arrestation des syndicalistes dissidents de l’UGTT et des fortes têtes, repérés tout au long du mouvement par la police politique venue en renfort. 300 arrestations en tout. Certaines personnes recherchées arrivent malgré tout à échapper à la répression en se cachant à Redeyef. Un ami vivra ainsi clandestinement pendant deux ans.

Beaucoup expliquent cette lutte effrénée par la tradition ouvriériste d’une ville qui s’est construite autour de l’extraction du phosphate. Mais qu’une population entière tienne tête pendant 6 mois ne peut s’expliquer uniquement par la présence d’un syndicat fortement ancré localement. Ce qui se dégage de cette ville, de ses habitants, c’est une force, une volonté incroyable, saisissante. Il semble plutôt que l’engagement syndical, unique forme reconnue, soit venu prendre le relai d’un esprit de lutte bien plus ancien, toujours vivace, et qui déborde largement la sphère de la politique classique.« Une guerre, pas si lointaine, avait trouvé terrain dans ces coins reculés. Ces lieux sont en effet connus pour avoir été une place forte pour les réseaux des fellagas de la région qui s’y étaient établis, et qui bien que modestement armés, profitaient des reliefs escarpés et des nombreuses gorges étroites pour mener leur entreprise de harcèlement continu des troupes coloniales, visant les voies ferrées par lesquelles transitait le phosphate extrait des mines. Nombreux autres groupes de bédouins fellagas avaient également pris leurs quartiers autour de Gafsa, Kasserine et Sidi Bouzid, participant activement au mouvement de libération nationale. « (Habib Kaltoum, La Presse de Tunisie) A Redeyef on dit que c’est ici qu’ont eu lieu les prémices de la révolution de janvier…

"Depuis une centaine d’années ici on vit dans la misère. L’économie de la Tunisie s’articule autour du phosphate, et nous on n’a rien récolté. Seulement la pollution, les maladies, les accidents de travail, parfois mortels, les handicaps. Autrefois dans le bassin minier il y avait 15000 mineurs, ils ont été réduits à 5000, on a un chômage massif en conséquence de la mécanisation. Les pères et les grands-pères sont tous des victimes, ils ont été exploités toute leur vie.  Ils ont  juste touché quelques sous. Vous savez qu’il y a un taux très élevé de cancer à cause de la pollution. L’uranium dans le phosphate détruit les dents de tout le monde ici à cause de l’eau.
Le mouvement a débuté encadré par les syndicalistes locaux. Des manifestations, des rassemblements, des slogans politiques et sociaux. Par exemple : « Travail, Liberté, Dignité ». C’était le mouvement de la dignité."

"Le travail est indispensable pour l’individu. Le travail c’est la dignité. Si vous êtes au chômage, vous demandez l’aumône. C’est pourquoi le travail protège la dignité. La dignité est proche de la fierté, bien sûr. On ne peut pas être fier sans dignité."
"En route !" - Ne soit pas conciliant - extraits 

Publié dans Tendances Pays Arabes

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