Pannekoek et la question syndicale (1936 - International Council Correspondance)

Publié le par Mae Bat

"Au reste, et tout à fait en dehors de la servitude générale qu'implique le système des salaires, les travailleurs ne doivent pas s'exagérer le résultat final de ces luttes quotidiennes. Qu'ils ne l'oublient pas : ils combattent les effets, non pas les causes; ils retardent la descente, ils n'en changent point la direction; ils appliquent des palliatifs, mais ne guérissent pas la maladie. Qu'ils aient garde de se laisser prendre tout entiers à ces escarmouchesinévitables que provoquent chaque nouvel empiètement du capital, chaque variation du marché. Ils doivent comprendre que le sustème présent, avec toutes les misères qu'il leur inflige, engendre dans le même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour reconstruire l'économie et la société.

"Sur leur bannière, il leur faut effacer cette devise conservatrice : "Un salaire équitable pour une journée de travail équitable", et inscrire le mot d'ordre révolutionnaire : "Abolition du salariat !" .." Karl Marx, "Salaire, prix et plus-value - l'abolition du salariat", Edition Pleiade 1969 p.533  

Actualité de la question syndicale. 

Sur le fond l'article de Pannekoek épouse des thèses marxistes orthodoxes pour aborder la question syndicale. Thèses, qui je le souligne ici ne postulent pas l'indifférence aux luttes économiques, aux questions syndicales, mais de leur articulation avec la lutte révolutionnaire. Cependant en relevant ici la logique des luttes économiques qui conduisent à une régulation du système d'exploitation capitaliste dont les syndicats deviennent un rouage et donc aussi un frein à la lutte des classes, Pannekoek s'interesse plus particulièrement, après Marx déjà, à la situation dans les pays anglo-saxons comme sur ce blog deux billets(1)sur le syndicalisme aux Etats-Unis. Sans doute aujourd'hui, et bien qu'héritiers de traditions culturelles différentes qui continuent de peser dans nos pays latins, les alignements sont ils comparables, de la Fiat à GM, mais en évoluant dans un contexte particulier ou en europe la construction d'un "dominuim" (a) supra national tend à être le cadre de cette régulation capitaliste.

Je ne reviendrais pas ici sur le bien fondé de l'action syndicale, ou plus exactement de l'action économique, les multiples attaques dont sont victimes les salariés, les producteurs de biens ou de services, plus largement donc que ce que l'on pourrait désigner comme "classe ouvrière", sont connues de tous. L'incapacité du syndicalisme "moderne" à se placer sur le terrain de la lutte des classes, la vantardise même qu'il affiche à s'en soustraire ainsi lors du conflit sur les retraites à l'automne 2010(2), au contraire d'un patronat qui l'assume sans fausse pudeur, est plutôt un signe de sa déliquescence ou de sa mutation selon le point de vue que des partis opposés mais encore réunis peuvent adopter. Ici l'état du débat (b) permet de mesurer les retards et les reculs de la mobilisation sociale et l'on serait à la peine de désigner aujourd'hui "un responsable".

Ce qui nous conduit à parler de "syndicalisme d'adaptation" et d'essayer de comprendre comment les tendances lourdesdéjà observées par Pannekoek, apparition d'une "classe" de fonctionnaires syndicaux, etc .. prennent appuis sur la crise, plutôt qu'elles la combattent, pour réaliser cette mutation, qui comme le capitalisme est en constante révolution. Certes nous avons là des indices précis comme la multiplication des cabinets conseilsrattachés aux différentes confédérations et dont les prestations s'offrent également aux entreprises, une des "conséquences" des lois Aubry.

Avant même que d'appeler à la révolution, il conviendrait de s'interesser à savoir en quoi le syndicalisme d'adaptation diffère du syndicalisme réformiste, c'est à dire en quoi il a renoncer à des projets de réformes, cogestion et contrôle ouvrier, qui mobilisant les producteurs participeraient à la prise d'autonomie de ceux-ci pour privilégier un modèle d'intégration paritaire et bureaucratique (cf les fonctionnaires syndicaux).

C'est à ces réflexions que les larges extraits de l'article de Pannekoek nous invite également.


(a) Wiktionnaire retient trois significations de "dominuim" qui nous semblent autant de composantes d'une définition de l'Union Européenne, une souveraineté tyrannique organisant le banquet du droit de propriété capitaliste.

"dominium neutre

Propriété, droit de propriété.

Banquet, festin fait chez soi.

(Figuré) Souveraineté, tyrannie ; maitre, tyran."

(b) "Les Temps nouveaux" - une critique à venir des illusions "européocentrées" de la "gauche de la gauche" dans sa version syndicale - ou une version "bon marché" de l'internationalisme.

  

(1) Le syndicalisme d'adaptation aux Etats-Unis (GM, Ford, ..)

      Reveil du mouvement syndical en Amerique du Nord - Wisconsin.

      FIAT Italie - Un accord d'entreprise, Janvier 2011.

(2) Le syndicalisme ou la perspective d'une autre société ? - Stephane Sirot (L'Humanité Dimanche)

 

PANNEKOEK et la QUESTION SYNDICALE

(International Council Correspondance - 1936) 

Caractéristiques du syndicalisme anglo-saxon.

 

... (un billet spécifique à venir) 

Question syndicale.

 

"... Le but du syndicalisme n'est pas de remplacer le système capitaliste par un autre mode de production, mais d'améliorer les conditions de vie à l'intérieur même du capitalisme. L'essence du syndicalisme n'est pas révolutionnaire mais conservatrice.

L'action syndicaliste fait naturellement partie de la lutte des classes. Le capitalisme est fondé sur un antagonisme de classes, les ouvriers et les capitalistes ayant des intérêts opposés. Ceci est vrai non seulement en ce qui concerne le maintien du régime capitaliste, mais aussi pour ce qui est de la répartition du produit national brut. ... Cet antagonisme est aussi générateur de revendications et de la véritable lutte de classes. La tâche et le rôle des syndicats est de continuer la lutte.

Le syndicalisme a été la première école d'apprentissage du prolétariat; il lui a appris que la solidarité était au centre du combat organisé. Il a incarné la première forme d'organisation du pouvoir des travailleurs. ... " 

" ... Les syndicats croissent à mesure que se développent le capitalisme et la grande industrie, jusque devenir de gigantesques organisations qui comprennent des milliers d’adhérents, s’étendent à travers tout un pays et ont des ramifications dans chaque ville et dans chaque usine. Des fonctionnaires y sont nommés : présidents, secrétaires, trésoriers, dirigent les affaires, s’occupent des finances à l’échelle locale aussi bien qu’au sommet. Ces fonctionnaires sont les dirigeants des syndicats. Ce sont eux qui conduisent les pourparlers avec les capitalistes, tâche dans laquelle ils sont passés maîtres. Le président d’un syndicat est un personnage important qui traite d’égal à égal avec l’employeur capitaliste et discute avec lui des intérêts des travailleurs. Les fonctionnaires sont des spécialistes du travail syndical, alors que les ouvriers syndiqués, absorbés par leur travail en usine ne peuvent ni juger ni diriger par eux-mêmes.

 

Une telle organisation n’est plus uniquement une assemblée d’ouvriers ; elle forme un corps organisé, qui possède une politique, un caractère, une mentalité, des traditions et des fonctions qui lui sont propres. Ses intérêts sont différents de ceux de la classe ouvrière, et elle ne reculera devant aucun combat pour les défendre. Si jamais les syndicats devaient un jour perdre leur utilité, ils ne disparaîtraient pas pour autant. Leurs fonds, leurs adhérents, leurs fonctionnaires, sont autant de réalités qui ne sont pas près de se dissoudre d’un moment à l’autre.

Les fonctionnaires syndicaux, les dirigeants du mouvement ouvrier, sont les tenants des intérêts particuliers des syndicats. En dépit de leurs origines ouvrières, ils acquièrent, après de longues années d’expérience à la tête de l’organisation, un nouveau caractère social."

"... Il existe toutefois une différence, car la plupart des dirigeants syndicaux, sortis des rangs de la classe ouvrière, ont eux-mêmes fait l’expérience de l’exploitation capitaliste. Ils se considèrent comme faisant partie de la classe ouvrière, dont l’esprit de corps n’est pas près de s’éteindre. Cependant leur nouveau mode de vie tend à affaiblir chez eux cette tradition ancestrale. Sur le plan économique, ils ne peuvent plus être considérés comme des prolétaires. Ils côtoient les capitalistes, négocient avec eux les salaires et les heures de travail, chaque partie faisant valoir ses propres intérêts, rivalisant à la manière de deux entreprises capitalistes. Ils apprennent à connaître le point de vue des capitalistes aussi bien que celui des travailleurs ; ils se soucient des « intérêts de l’industrie » ; ils cherchent à agir en médiateurs. Il peut y avoir des exceptions au niveau des individus, mais en règle générale, ils ne peuvent avoir ce sentiment d’appartenance à une classe qu’ont les ouvriers, qui eux ne cherchent pas à comprendre ni à soupeser les intérêts des capitalistes, mais luttent pour leurs propres intérêts. Par conséquent, les syndicalistes entrent nécessairement en conflit avec les ouvriers.

... Puisque les syndicats sont intrinsèquement liés au capitalisme, leurs dirigeants se considèrent comme des éléments indispensables à la société capitaliste. Les fonctions capitalistes des syndicats consistent à régler les conflits de classes et à assurer la paix dans les usines. Par conséquent, les dirigeants syndicaux considèrent qu’il est de leur devoir de citoyens de travailler au maintien de la paix dans les usines et de s’entremettre dans les conflits. Ils ne regardent jamais au-delà du système capitaliste. Ils sont entièrement au service des syndicats et leur existence est indissolublement liée à la cause du syndicalisme. Les syndicats sont pour eux les organes les plus essentiels à la société, l’unique source de sécurité et de puissance ; ils doivent par conséquent être défendus par tous les moyens possibles. ..."

"La concentration des capitaux affaiblit la position des syndicats, même dans les branches de métier où ils sont les plus puissants. Malgré leur importance, les fonds de soutien aux grévistes apparaissent infimes comparés aux ressources financières de l’adversaire. Un ou deux lock-out suffisent à les drainer entièrement. Le syndicat est alors incapable de lutter, même dans le cas où le patron décide de réduire les salaires et d’augmenter les heures de travail. Il ne peut qu’accepter les termes défavorables du patronat et son habileté à négocier ne lui est d’aucun secours. C’est à ce moment là que les ennuis commencent, car les ouvriers veulent se battre. Ils refusent de se rendre sans combat et ils savent qu’ils ont peu de choses à perdre s’ils se révoltent. Les dirigeants syndicaux ont, par contre, beaucoup à perdre : la puissance financière des syndicats, et parfois leur existence même est menacée. Ils tenteront donc par tous les moyens d’empêcher un combat qu’ils considèrent sans issue. Et ils chercheront à convaincre les travailleurs qu’il est de leur intérêt d’accepter les conditions du patronat. Si bien qu’en dernière analyse ils agissent en tant que porte paroles des capitalistes.

La situation est encore plus grave lorsque les ouvriers persistent à vouloir continuer la lutte, sans tenir compte des mots d’ordre des syndicats. En ce cas, la puissance syndicale se retourne contre les travailleurs.

Le dirigeant syndical devient ainsi l’esclave de sa fonction – le maintien de la paix dans les usines – et ceci au détriment des ouvriers, bien qu’il prétende en défendre les intérêts de son mieux. Puisqu’il ne peut regarder au-delà du système capitaliste, il a raison, de son point de vue capitaliste, de penser que la lutte est inutile. Là se situent les limites de son pouvoir et c’est sur cela que doit porter la critique. ..."

Le syndicalisme est étroitement lié au capitalisme ; c’est en période de prospérité qu’il a le plus de chance de voir ses revendications salariales acceptées. Si bien qu’en période de crise économique, il lui faut souhaiter que le capitalisme reprenne son expansion. Les travailleurs, en tant que classe, ne se soucient guère de la bonne marche des affaires. De fait, c’est lorsque le capitalisme est le plus affaibli qu’ils ont le plus de chances de l’attaquer, de rassembler leurs forces et de faire leur premier pas vers la liberté et la révolution. ..."

 

"Le syndicalisme ne peut avoir raison du capitalisme. Telle est la leçon que l’on doit tirer de ce qui précède. Les victoires qu’il remporte n’apportent que des solutions à court terme. Mais ces luttes syndicales n’en sont pas moins essentielles et elles devront se poursuivre jusqu’au bout, jusqu’à la victoire finale. ..."

 

"La situation est différente lorsque les travailleurs se sentent directement impliqués dans la lutte ; lorsqu’ils réalisent que leur avenir est en jeu. A partir du moment où la grève se généralise à l’ensemble de l’industrie, le pouvoir capitaliste doit affronter le pouvoir collectif de la classe ouvrière.

On a souvent dit que l’extension de la grève, et sa généralisation à l’ensemble des activités d’un pays, était le plus sûr moyen de s’assurer la victoire. Mais il faut se garder de voir dans cette tactique un schéma pratique dont on peut faire usage à tout instant avec succès. S’il en était ainsi, le syndicalisme n’aurait pas manqué de l’employer constamment. La grève générale ne peut être décrétée, selon l’humeur des dirigeants syndicaux, comme une simple tactique. Elle ne peut naître que des entrailles de la classe ouvrière, comme l’expression de sa spontanéité ; et elle ne peut se produire que lorsque l’enjeu du combat dépasse largement les simples revendications d’un seul groupe. Alors, les travailleurs mettront véritablement toutes leurs forces, leur enthousiasme, leur solidarité et leur capacité d’endurance dans la lutte. ..." 

"Toutefois, chaque petite victoire est un progrès en soi. Car elle entraîne avec elle une vague de solidarité ouvrière : les masses prennent conscience de la puissance de leur unité. A travers l’action, les travailleurs comprennent mieux ce que signifie le capitalisme et quelle est leur position par rapport à la classe dirigeante. Ils commencent à entrevoir le chemin de la liberté.

La lutte sort ainsi du domaine étriqué du syndicalisme pour entrer dans le vaste champ de la lutte des classes. C’est alors aux travailleurs eux-mêmes de changer. Il leur faut élargir leur conception du monde et regarder au-delà des murs de l’usine vers l’ensemble de la société. Ils doivent s’élever au-dessus de la mesquinerie qui les entoure et affronter l’Etat. Ils pénètrent alors dans le royaume de la politique. Il est temps de se préoccuper de la révolution."

 

Pannekoek Mattick Korsch CRB 1973NB. Nous nous référons ici et pour une suite de billets aux traductions publiées par les éditions 10/18 en 1973. Sous le titre "la contre-révolution bureaucratique" étaient regroupés des articles de Korsch, Mattick, Pannekoek, Ruhle, Wagner considéré comme les représentants d'un même "communisme de gauche". On trouvera ici un lien vers une édition numérisée (TT) de l'ouvrage. 

Publié dans Textes - Pannekoek

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