Georges Sorel, le syndicalisme révolutionnaire et l'autonomie des travailleurs (1901).

Publié le par Mae Bat

Georges Sorel comme P-J. Proudhon auront été les victimes d'un laminage de la pensée socialiste. les redécouvrir aujourd'hui permet de jeter un regard différent sur les années passé à encenser Lénine, Trotsky ou bien Staline(a) ou l'un quelconque des petits maîtres en dictatures exotiques qui prétendent à la succession.

Prenant appui sur une critique de la révolution bourgeoise, "la Révolution Française", que d'autres encensaient comme modèle, Proudhon et Sorel ont cherché dans sa critique les chemins de l'émancipation des travailleurs. Cette critique de la "Révolution Française" est importante au plan des idées, de la perception de la société et Sorel écrira un ouvrage essentiel sur ce thème, "Les illusions du progrès". De son coté Proudhon développera ses thèses fédéralistes de la critique du risorgimento italien, de ses illusions jacobines qui légueront à nos contemporains la question méridionale. 

Pour en venir au syndicalisme révolutionnaire, les extraits de la préface à "Histoire des Bourses du Travail" de Fernand Pelloutier présentés ici permettent de comprendre de quelle manière le syndicalisme(b) peut, ou aurait pu, servir l'autonomie des travailleurs et se faisant la révolution sociale. Mais déjà relevons la pratique exemplaire de Sorel, intellectuel engagé au service d'une cause qu'il ne prétendra jamais à diriger.

Quand à savoir ce qu'il en est aujourd'hui du syndicalisme, sachant que le traitement du chômage comme de la santé, développé ici dans le cadre des Bourses du Travail, ont fait l'objet de réponses institutionnelles sur lesquelles je reviendrais entre autre à propos de la Sécurité Sociale, de l'assurance chômage et du mouvement mutualiste, mais du syndicalisme, donc, je traiterais ici au travers des publications d'actualité(c) , etc ..

 

Mae BAT 


 

(a) Notez que de manière intentionnelle je ne mentionne pas Karl Marx, ou quelques autres penseurs de la social démocratie européenne, dont les erreurs me semble d'une toute autre nature. A ce sujet Rubel, D. Guerin, etc ..

(b) Le thème est trop complexe pour être traité ici en deux lignes sauf à prétendre servir un dogme que l'actualité du mouvement social se charge toujours de desservir.

(c) En librairie le numéro 2 de "Les Temps Nouveaux", à lire le dossier syndicaliste "Changer le travail".

 

"Ne serait-ce pas une vraie politique de Gribouille que celle qui viserait à former le peuple pour une vie nouvelle, radicalement différente de la vie bourgeoise, en l’enfermant dans des institutions copiées sur celles de la bourgeoise ?" Georges Sorel 

"On ne saurait trop répéter que le milieu du XIXè siècle marque dans l’histoire sociale une des dates les plus remarquables qui existent ; nous avons grand’peine, aujourd’hui, à comprendre les doctrines des utopistes ; il nous semble surtout étrange que l’on ait cru les anciens capitalistes incapables de conduire une production qui semble aujourd’hui bien modeste.J’ai appelé, plusieurs fois, l’attention sur ce fait que l’esprit du XVIIIè siècle a continué à gouverner le monde jusqu’en 1848 ; nous ne voyons plus du tout les choses avec la sentimentalité ancienne.

A cette époque l’ancienne conception de l’unité sociale a subi une véritable dislocation : d’un côté on a laissé les capitalistes conduire leurs affaires librement ; mais l’État a fortement agi pour perfectionner la circulation et les ouvriers se sont, presque uniquement, renfermés sur la défense de leurs intérêts immédiats. Tandis qu’autrefois, le renversement complet de l’ordre bourgeois était considéré comme la base nécessaire de tout progrès, sa conservation est devenue le postulat des nouvelles institutions, sans que leurs initiateurs s’en soient toujours bien rendu compte.

Il ne faudrait pas croire que les anciennes utopies fussent mortes définitivement ; jamais elles ne peuvent mourir ; l’esprit les reproduit perpétuellement ; il était impossible que l’idée d’unité disparût et que les ouvriers abandonnassent toute conception d’une unité de pensée se réalisant dans une autorité centrale ; une telle conception est trop naturelle, elle est soutenue par trop de traditions pour qu’elle ne reparaisse point par une sorte de nécessité physique.

La fondation de l’Internationale semblait n’avoir pour but que de créer l’unité intellectuelle entre les ouvriers ; la publication d’un bon journal aurait rendu alors les plus grands services ; mais les congrès de l’Internationale se mirent à formuler des dogmes relatifs à la réorganisation de la société sur de nouvelles bases. Jadis Marx s’était beaucoup moqué de « la synagogue socialiste [du Luxembourg] dont les grands-prêtres, L. Blanc et Albert, avaient pour mission de découvrir la terre promise, de publier le nouvel évangile... A la différence du pouvoir profane, cette chapelle n’avait à sa disposition ni budget, ni pouvoir exécutif. Le cerveau devait, à lui tout seul, abattre les fondements de la société bourgeoise ». L’Internationale tomba dans le même travers. [...]

Dans notre pays la croyance à la nécessité des autorités centrales ne dépend pas seulement d’une loi commune des illusions humaines, qui nous porte à croire qu’il faut donner un corps matériel à l’unité pour qu’il faut donner un corps matériel à l’unité pour qu’il puisse y avoir unité de pensée entre les hommes ; elle dépend aussi de notre tradition historique ; on nous raconte si amplement, dès notre jeunesse, comment la royauté a fondé l’unité française que nous en arrivons à croire que le processus d’émancipation du prolétariat devra suivre une voie analogue. Constituer un gouvernement qui, peu à peu, arrive à soumettre tous les groupes dissidents, voilà l’idéal auquel devait conduire l’imitation de la routine bourgeoise.

Il serait impossible de faire comprendre aux bourgeois lettrés devenus récemment socialistes que les choses puissent se passer autrement ; mais il y a dans le monde ouvrier beaucoup de personnes qui n’acceptent pas la théorie historique bourgeoise et qui pensent que la formation du prolétariat pourrait bien se développer suivant un plan tout opposé à celui que la formation de la bourgeoisie a suivi. Je crois que ces personnes sont les seules qui aient une intelligence exacte des conditions de l’avenir du socialisme.

Il me semble impossible d’arriver à ce que Marx appelait, tout comme Proudhon, l’anarchie(a), si l’on commence par reproduire l’ancienne organisation centraliste qui a conduit à subordonner la gestion des affaires au souci de la suprématie, que se disputent des groupes dirigeants. Ne serait-ce pas une vraie politique de Gribouille que celle qui viserait à former le peuple pour une vie nouvelle, radicalement différente de la vie bourgeoise, en l’enfermant dans des institutions copiées sur celles de la bourgeoise ?

L’histoire de la Confédération du Travail va nous montrer, encore une fois, combien est puissante l’illusion unitaire : des hommes distingués par leur talent, leur dévouement et leur activité intelligente, ont cru que les anciens essais d’unification avaient échoué parce qu’ils avaient été beaucoup trop mêlés à des préoccupations politiques ; observant que les divergences politiques engendrent beaucoup de discordes inutiles et que le socialisme moderne est tout pénétré de préoccupations économiques, ils ont pensé que l’unité pouvait se faire sur le terrain économique. Leur erreur est d’autant plus naturelle que presque tous les historiens séparaient l’histoire de nos constitutions politiques et celle des premières utopies socialistes, comme des choses absolument étrangères. sans doute l’unité intellectuelle est fort désirable dans le peuple ; mais quelle que soit la voie que l’on adopte pour créer une unité gouvernementale du socialisme, on aboutira aux mêmes échecs. [...]

(a) Dans Les Prétendues scissions dans l'Internationale, le conseil général [de l'AIT] dénonce les méthodes des « jurassiens », membres de l’Alliance démocratique sociale : « Tous les socialistes entendent par anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l’abolition des classes, une fois atteint, le pouvoir de l’État qui sert à maintenir la grande majorité productrice sous le joug d’une minorité exploitante peu nombreuse, disparaît et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives. L’Alliance prend la chose au rebours. Elle proclame l’Anarchie dans les rangs prolétaires comme le moyen le plus infaillible de briser la puissante concentration des forces sociales et politiques entre les mains des exploiteurs. Sous ce prétexte, elle demande à l’Internationale, au moment où le vieux monde cherche à l’écraser, de remplacer son organisation par l’Anarchie. » (Les Prétendues scissions dans l'Internationale, texte adopté par le conseil général, essentiellement rédigé par Karl Marx. Publié à Genève, 1872). Wikipédia.

Le deuxième passage que je vais examiner est emprunté à l’histoire du socialisme français de 1880 à 1899 ; ici nous trouverons un passage plus complexe et peut-être moins frappant que le précédent, parce que la grande concentration autoritaire provenant des guerres de la Révolution n’intervient plus avec autant de force pour maintenir l’illusion d’une unité indissociable et nécessaire entre les parties. [...]  

Dix ans plus tard tout change ; les guesdistes font passer un assez grand nombre de candidats aux élections municipales de 1892 et dès lors ils s’occupent beaucoup plus des questions pratiques. Le congrès de Marseille rédige un programme agricole qui est définitivement arrêté en 1894 à Nantes ; on a en vue « des réformes immédiatement faisables en société capitaliste » (Socialiste, 19 mai 1894). A ceux qui voulaient maintenir l’ancienne orientation, Ch. Bonnier répondait : « Si nous commençons à discuter sur les principes jusqu’à perdre haleine, nous oublierons d’étudier notre terrain et nous serons repoussés des campagnes avec la maigre satisfaction d’être restés fidèles à un programme qui n’était pas fait pour elle. » En 1881, on avait reproché à Joffrin d’avoir demandé seulement la réduction légale de la journée du travail, sans avoir affirmé le chiffre fatidique de huit heures ; en 1894, Bonnier disait « que parler de la journée de huit heures dans les campagnes est une singulière sorte d’utopie » (Socialiste, 24 novembre 1894)  

Enfin arriva le fameux discours de Saint-Mandé en 1896, dans lequel Millerand proposait de procéder à une nationalisation progressive de quelques-unes des très grandes industries, en commençant par les raffineries de sucre ; en 1897, les députés socialistes demandèrent cette réforme en vue de faire cesser la crise et de délivrer cultivateurs et fabricants de la tyrannie exercée par une oligarchie sans scrupule. Nous voyons tous les jours la presse socialiste se donner beaucoup de mal pour fournir des conseils aux industriels et leur expliquer que l’augmentation des salaires, combinée avec le raccourcissement de la journée, est réclamée pour leur plus grand bien : la presse socialiste veut procéder à un éclaircissement des industries au plus grand profit des patrons qui comprennent le progrès.

Ces transformations me semblent dépendre des lois générales de notre esprit et je crois que nous parcourons ces chemins d’une manière à peu près fatale. Nous partons d’une utopie unitaire et autoritaire fondée sur un changement produit dans la société par la détermination de nouveaux principes ; - nous aboutissons à un possibilisme plus ou moins confus, qui veut varier depuis la simple démagogie jusqu’à un socialisme de professeurs, qui se donne pour but l’assainissement(a) du régime capitaliste. [...]

(a) Les financiers appellent assainissement d’un marché la disparition des mauvaises affaires qui gênent l’essor des bonnes.

Restent des socialistes avisés qui observent que le danger de la dégénérescence est d’autant plus grave que l’on se mêle davantage à la vie des institutions politiques de la bourgeoisie et que les socialistes peuvent trouver sur les confins du capitalisme un champ d’activité fort étendu, où il leur est facile de librement travailler, sans subir sensiblement l’influence du mode de production actuel. il est donc possible de sortir de la tour d’ivoire, où il faudrait s’enfermer d’après les hommes des deux premiers types si l’on voulait conformer sa conduite aux principes essentiels et primitifs du socialisme ; on peut agir, organiser les ouvriers et faire des œuvres pratiques excellentes dans le présent et pleines d’avenir, sans s’exposer à la dégénérescence et à la casuistique, dont il vient d’être question.

L’observation peut seule nous apprendre dans quelle mesure est possible ce genre d’action, conciliable avec les exigences de la vie actuelle et permettant de conserver les convictions révolutionnaires. Depuis que les anarchistes sont entrés dans les syndicats et ont cherché à les éloigner de la politique, ils ont prouvé que cela est très possible ; mais nous savons aussi, par l’expérience, que les hommes se laissent beaucoup plus facilement entraîner vers les deux formes de transformations décrites plus haut qu’ils ne se décident çà adopter un mode d’action dans lequel la modestie des résultats immédiats contraste si singulièrement avec leurs espérances révolutionnaires. Nous devons, par suite, attacher une importance tout à fait exceptionnelle à des institutions qui, comme celle de la Fédération des Bourses, réalisent une conception si remarquable de la vie socialiste. [...] 

 

  

 

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