Ce que Nafissatou Diallo nous dit de la société française, le pouvoir et la presse.

Publié le par Mae Bat

 

Tout d'abord il faut bien reconnaître que nos grandes Confédérations syndicales, mais aussi les plus petites, ne sont guère mobilisées quand un "grand" de ce monde, directeur du FMI et candidat à la Présidentielle en tête des sondages au moment des faits, commet un crime sur une modeste employée originaire d'Afrique.

Il y a là bien plus que le témoignage du respect du droit, un respectueux silence devant un acte qui témoigne sans fioritures des relations entre classes sociales dans la société française, ou tout du moins entre ce qui en constituent les représentations institutionnelles.

La délinquance n'est pas un problème politique, hors des quartiers populaires ou de quelques affaires, encore que là aussi une certaine déférence soit de mise et que l'on tente de distinguer des turpitudes de la bourgeoisie sa politique. A distinguer ce qui dans le goût du lucreest acceptable ou criminel indépendamment du coût et de la spoliation.

Car pour ce qui est des salariés la multiplication des suicides, du harcèlement, et même si les "accords interprofessionnels" en rejettent là aussi la responsabilité sur quelques faiblesses des victimes à maîtriser leur stress, démontre que le caractère criminogène du libéralisme déborde des "simples conséquences" des licenciements, délocalisations et autre précarité.

Pour en revenir au crime commis sur Nafissatou Diallo, après ces quelques considérations sur l'état de la lutte des classes en France, relevons les propos de Manthia Diawara dans une considération des rapports néo-coloniaux tels qu'ils se poursuivent à travers "l'aide au développement" ou encore l'immigration et viennent enrichir mon propos.

On aurait pu considérer les propos de Monsieur Diawara comme excessifs si le pire des articles de presse n'avait été commis par "le Nouvel Observateur"(a). L'hebdomadaire de l'oligarchie de gauche nous laisse ainsi entendre, en jouxtant des informations progressivement à charge, toutes les raisons qui auraient du conduire Madame Diallo, coupable de violer les "traditions", à se taire et de se conclure par un bel "hommage" à l'action de Dominique Strauss Kahn à la tête du FMI.

Mais si la mise en parallèle des deux articles nous aide à comprendre certains aspects fondamentaux de la domination bourgeoise, idéologique mais encore par la maîtrise des outils médiatiques laissés démocratiquement "à notre disposition", l'affaire DSK nous montre encore à quel point "l'inter-classisme" est une illusion, avec le bel exemple des errements du "féminisme". 

 


(a) Jusqu'à cette affaire DSK j'avais considéré les annonces immobilières du Nouvel Observateur comme d'aimables provocations, le dernier bastion de la contestation dans ce monument du politiquement correct que me donnaient à lire parfois des enseignants. Je sais aujourd'hui que l'on a bien du mal à se loger pour 35.000$ par mois et  effectivement je ne connais rien de semblable dans ma banlieue, aussi les Présidents de région habitent ils souvent à Paris .. 

 
 

"... Il semble maintenant que les avocats de l'ancien directeur du FMI souhaitent défendre  leur client sur la base d'une relation consensuelle, plutôt qu'une «relation forcée», ou un viol. Pour sortir DSK de cette affaire, il faudrait arguer et payer beaucoup d'argent pour prouver que la présumée victime n'est pas en fait une victime, et pire, qu'elle a violé le contrat, sinon moral, d'intérêt mutuel, ou de désir, qui la liait avec l'un des hommes les plus puissants du monde. Ce serait donc DSK qui serait la victime de celle qui l'accuse de viol. Cette représentation aussi me fait penser à la relation de dépendance entre les pays sous-développés et les institutions telles que la Banque mondiale et le FMI, qu'on qualifie d'aide au sous-développement et de solidarité entre les peuples. On nous dit que personne n'oblige les pays africains à demander de l'aide aux pays développés mais qu'au contraire, ils sont désireux et consentants de cette aide et de toutes les conditions de sa dotation.

Reconnaissons, au moins, qu'il y a un rapport de force, entre puissant et faible, DSK et la femme de chambre de l'hôtel, le FMI et les pays africains, qui fait que le plus faible est obligé d'accepter l'offre du plus fort, même si cela voudrait dire son endettement à jamais, son humiliation, sa perte de toute dignité, sa mort. Ce que le plus fort gagne par ce contrat «légal» et (im)moral, ce n'est pas seulement le silence et le consentement du plus faible, mais aussi l'asservissement du faible à ses désirs, son éblouissement par sa puissance, son admiration à son égard et, par la suite, sa dépersonnalisation.

L'ambivalence du sujet postcolonial dont nous parlons ici réside dans le fait qu'il sait que son existence dépend de la générosité et de la bonne volonté de ces Occidentaux à l'image du Père sublime; mais aussi dans son désir inassouvi de tuer ce Père qui l'étouffe. Ainsi, pour certains, la présumée victime dans l'affaire DSK, par revanche, serait en train de faire chuter, intégralement, celui qui assurait son existence, celui qui aurait été son «sweet daddy» (papa gâteau). ... "

Manthia Diawara "Vu d'Amérique .." Médiapart 13 Juin 2011 (LIRE)

 

 

Affaire DSK,

 

le mystère Nafissatou Diallo.

 

De notre envoyée spéciale à New York

"Jamais nous n’aurions pu imaginer qu’une guinéenne de surcroit illettrée puisse travailler dans un hôtel international". L’homme qui confie aujourd’hui son étonnement au Nouvel Observateur s’appelle Souleymane Diallo(sans lien de parenté avec la victime présumée de Dominique Strauss-Kahn). Il est le président de l’Union pour le Développement du Fouta Djallon, l’une des quatre associations représentant les 5.000 Guinéens de New- York. Et il ne "s’explique pas" comment l’accusatrice de DSK, Nafissatou Diallo, "a pu décrocher un job au Sofitel".

Pourtant depuis le début de l’affaire, il n'a pas ménagé son soutien à la jeune femme après, dit-il, avoir mené sa "propre enquête" sur son parcours et sa personnalité. "Si nous avions trouvé le moindre élément défavorable à son sujet, notre association ne se serait jamais engagée auprès d’elle. Nous ne pouvons pas prendre le risque d’être salis par un mensonge aussi grave" affirme-t-il, à quelques jours de l’audience du 6 juin où l’ex président du FMI annoncera s’il plaide ou non coupable.

Selon Souleymane Diallo, Nafissatou Diallo est une "femme honnête et travailleuse, ne songeant qu'à assurer les études et l'avenir de sa fille âgée de 16 ans".

"Cela ne se fait pas de travailler dans un hôtel"

Pourtant, assure-t-il,  son emploi au Sofitel la distingue des Guinéennes émigrées aux Etats-Unis, en particulier de celles qui appartiennent, comme elle, à l’ethnie peule : "Je n’en connais aucune autre qui occupe ce genre d’emploi. Ici, les femmes peules travaillent avec leurs maris dans leurs propres petits commerces ou restaurants. Ou alors elles sont employées par des associations d’aide ménagère auprès de personnes âgées. Dans la culture peule, cela ne se fait pas de travailler dans un grand hôtel."

En allant gagner sa vie sur la Cinquième avenue, Nafissatou Diallo a échappé au destin généralement dévolu aux femmes de sa communauté et dérogé aux traditions.

Apparemment même les proches de la jeune femme ignoraient qu’elle avait été embauchée dans l’établissementde Times Square il y a trois ans. C’est ce qui ressort de l’"enquête" menée par le président de l’association auprès des employés de l’hôtel, des voisins, ou de la famille de Nafissatou Diallo avec qui il est en contact permanent.  

"Jusqu’en 2008, Nafissatou vivait chez sa sœur aînée dans le Bronx, explique-t-il. Quand elle a trouvé son emploi de femme de chambre, elle a déménagé avec sa fille en prétextant simplement que l’appartement était trop petit pour accueillir tout ce monde."

"Elle ne trouvera plus jamais de mari"

Femme de chambre dans un hôtel de luxe ? Le "rêve américain" pour une petite immigrée, fille de pauvres agriculteurs des hauts plateaux, jamais scolarisée, parlant à peine anglais... Aujourd’hui pourtant, dit encore Souleymane Diallo, cet emploi "exceptionnel", révélé par l’affaire DSK, vaut à Nafissatou les reproches d’une partie de sa communauté. Le viol qu’elle dit avoir subi viendrait punir sa transgression. En outre, dans la culture peule, il la condamne au déshonneur. "Elle ne trouvera plus jamais de mari" se désole Souleymane Diallo qui œuvre pour faire évoluer les mentalités.

Dimensions planétaires

Pour lui, l’enjeu de ce fait divers aux dimensions planétaires va bien au delà du "drame vécu par Nafissatou". Ce quadragénaire installé à New York depuis dix ans vient de la même région que la femme de chambre et comme elle, il est Peul. "Si Dominique Strauss Kahn a été accusé à tort, notre communauté en paiera le prix, en Amérique mais aussi en Guinée" s’inquiète-t-il.

Depuis l’accession du pays à l’indépendance, les Peuls ont en effet été victimes de répression à plusieurs reprises et sous tous les régimes. Encore récemment, l’ONG Human Rights Watch a dénoncé des massacres et des viols collectifs. L’élection du président Alpha Condé(issu de l’ethnie Malinké), en 2010, n’a pas apaisé les tensions qui divisent aussi les Guinéens immigrés aux Etats – Unis. L'affaire DSK attise à nouveau les conflits.

"Honte" à la Guinée

Il y a quelques jours,  Sano Doussou Condé, la responsable de la section new yorkaise du parti au pouvoir à Conakry,  n’a pas hésité à affirmer que Nafissatou Diallo était "manipulée" et qu’elle faisait "honte" à la Guinée.

Après avoir rendu hommage à l’ex patron du FMI et à son "action en faveur des pays en développement", elle a dit tout haut ce que certains de ses compatriotes ne font que murmurer : "Je suis humiliée qu’une femme africaine adopte une culture américaine pour déclarer en public qu’elle a été violée... Honnêtement je n’y crois pas. Je suis profondément touchée et malheureuse pour la famille de Dominique Strauss Kahn, et surtout pour sa femme". Souleymane Diallo, lui, ne voit que basse politique dans ces déclarations. Et les prémisses des violentes attaques que Nafissatou Diallo risque de subir dans les semaines et les mois qui viennent.

Marie-France Etchegoin - Le Nouvel Observateur

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